Nuits de cartons

Nuits de cartons

Deux livres pour une seule chronique, pourquoi ? Parce qu’ils sont courts. Parce que l’un d’eux est un recueil de poésie illustrée, parce qu’ils ont le même auteur… et le même « auto-éditeur ». Je pense que ces raisons sont suffisantes, non ?

Commençons par les poèmes, c’est-à-dire « Nuits de cartons ». Cela se présente de la façon suivante : un titre en page de gauche, une illustration (photo) en page de droite, un poème en page droite suivante. Pour vous faire une idée précise des photos en pages intérieures regardez bien la couverture. Il s’agit en effet de photos d’entassements de cartons pressés… elles donnent une impression de déchirure, de misère, de murs qui fait comme un écho aux textes. Je vous cite le quatrain du recueil :

Boucles

Les boucles du jour

Tombées à vos pieds

Caressent les nuits

De nos mémoires brûlées.

Avec « Les plumes du perroquet » l’auteur se livre à un des exercices les plus difficiles de la littérature : se faire plaisir, citer ce qui tient à cœur et raconter une histoire pas trop pédante qui plaise aux lecteurs. Ce que généralement les « éditeurs » un peu craintifs refusent de publier. Et pourtant ! Les citations font le plus souvent plaisir aux lecteurs lorsqu’ils les perçoivent… Ici l’auteur compense une éventuelle méconnaissance desdits lecteurs avec des notes en fin de volume. Mais il sait que nous savons, c’est pour cela que lorsqu’il cite Jacques Brel il ne nous le dit pas… Il nous raconte les « aventures » de Martin qui vient de se faire licencier, parce que son entreprise se délocalise, et son rapport avec un perroquet et surtout il se fait plaisir en utilisant un style poétique assez réussi.

Bonnes lectures…

Nuits de cartons & Les plumes du perroquet
Auteur : Anick Roschi
Editeur : Le chasseur abstrait

www.lechasseurabstrait.com

2 Réponses

  1. Anick Roschi

    Chronique de Michel Host (Goncourt 86) à La cause Littéraire :

    Nuits de Carton, d’Anick Roschi

    Recueil bref, tranchant comme le couteau dans la plaie, comme le cri éploré dans la nuit de l’humain. Il s’ouvre sur les Clandestines :

    Dans le repli
    D’une vague argentée
    De jeunes corps s’échouent

    Ces « jeunes corps », avec d’autres moins jeunes parfois, c’est sur les côtes de la Calabre, de la Sardaigne et de l’Andalousie qu’ils se rendent, après les rêves, « À de funestes / Rendez-vous ». Nous savons de qui ils sont, de quelles incuries ils ont péri, sur quelles espérances ils se sont fracassés. Anick Roschi tient cette note basse tout au long, il saisit la peine de l’Autre, mais n’en agite pas la marionnette sur les scènes poétiques. Il ne hurle pas contre tant de cruauté, il n’accuse ni ne se fait pleureuse patentée ou hurlante ou vaticinante contre l’injustice. Voilà ce qui m’a arrêté, avec cette « vague argentée » dont Lorca eût fait una cuna, un berceau pour le malheur de ce monde. D’ordinaire, je ne goûte pas du tout, je veux dire que j’exècre cette poésie de la plainte universelle et des bons sentiments qui auraient dû, s’ils avaient eu au cœur et au sang quelques degrés de l’alcool de vérité avec un peu de force, éviter que l’on eût tant de malheurs à déplorer, tant de plaintes à proférer. Cette poésie-là, qui vient après Senghor et Césaire, et Nicolas Guillén, lesquels ne sont pas en cause par conséquent, emplit de nos jours des recueils par milliers avec de vaines paroles qui jamais n’ont rien changé, paroles de l’après-coup que j’assimile aux pleurnicheries du résistant de la dernière minute, de celui qui sait bien la pose qu’il convient de prendre pour n’avoir pas le sentiment de venir trop tard ou simplement. De cet art de la nostalgie apitoyée des éditeurs (de poésie notamment) font ployer leur rayonnages, art simulé de l’espoir du jour meilleur, de la grande fraternité tant souhaitable quoique, hormis les mots creux et répétitifs ou les comédies habituelles, on ne fasse rien ou si peu pour la mettre en œuvre. Poésie bouillie pour les chats maigres, tu m’écœures ! L’esclave est mort, tu demandes à son petit-fils de gémir encore et toujours, parfois même tu jettes l’anathème et fais mine d’aller combattre à nouveau. Avec toi, le petit-fils de l’esclave restera esclave dans sa tête, il ne se sortira pas de ce pétrin. Quant à l’esclavagiste-colonisateur, je n’en parle pas. Lui non plus, son petit-fils veux-je dire, ne s’en tirera pas comme ça, d’ailleurs tu ne le souhaites pas, il te le faut cet ennemi, quoique mort et enterré depuis longtemps. D’où que tes vers, libres ou comptés, devraient lucidement s’appeler idéologie et non poésie. Tu ne « fais » rien, tu n’engages pas l’avenir autrement qu’en ton éternel et stérile planctus. Tu es poésie de répétition, morte et enterrée (2).
    Anick Roschi, ce n’est pas cela, c’en est même fort loin, ses Déferlantes esclaves / Aux mains volontaires… et [leurs] Rois maudits / Secouent / Nos lits / De gouvernance.
    Ah, nos bonnes gouvernances ! Nos risibles gouvernances ! Tout l’humour de ce poète consiste à n’en pas dire davantage. Il laisse le lecteur, le récitant, libres de compléter et de conclure. Il ménage l’ambiguïté, car le poème s’intitule Rois maudits… Qui sont-ils, ces rois-là ? De quels siècles ? De quels continents ? Le monde de l’ignominie est sans fin ni frontières : c’est ici Anna Politkovskaïa : Une colombe, ce soir, est tombée. C’est là Neda, pour moi une inconnue, on ne peut tout savoir de la méchanceté, surtout si Le tout puissant / a décidé // Pour toi / Neda, et même (et surtout) si Ton sang / Coule / Sur nos petits écrans.
    Anick Roschi ne procède pas par amples tableaux de bataille, par furieuses dénonciations. Le coup d’épée dans l’eau, le coup de pied de l’âne, ce n’est pas son genre. Il jette une seule pierre à l’homme qui change la femme en pierre – Femme pierre / D’un jour répudié // Pierre d’amants / Pierre d’aimés/ Homme pierre / D’obscurité. Il songe à l’oubli où demeure désormais le peuple Tamoul, au passant que tue la bombe un jour de marché… car au bout de ces choses, au bout de la rue, […] rue défigurée / Dieu est passant / Dieu est passé : sous l’image, le sens caché. Dieu, oui, est bien passé par là, et il s’est tant fait à notre indifférente ressemblance que nous ne distinguons plus sa silhouette. Le poète nous lance ses suggestions avec cette sérénité que procure la force du constat. S’il s’attache auxMémoires, c’est aussi bien aux victimes du Zyklon B qu’à celles aux yeux / Hagards / s’agripp[ant] / À nos regards / Nus, et à celles de la Terre murée / Isolée /Niée / Encore abandonnée de Palestine. Il est dans toutes les mémoires, même celles qu’il ne nomme pas. Il sait qu’elles se lient les unes aux autres par l’obstinée souffrance. Il permet le double sens et le double regard : rien n’est univoque, et surtout pas le mal. En cela il se rend inacceptable pour la pensée unique qui tranche avec une papale autorité du bien et du mal, des bons et des méchants. On ne le recevra ni à droite ni à gauche, pour autant qu’existent encore ces catégories désuètes. S’il prononce ces mots, finalement : – Liberté… Égalité… Fraternité… –, nos emblèmes ou notre ritournelle, c’est qu’il cherche, appelle et voit un autre temps, d’un désir renouvelé À chaque naissance, seule excuse au péché d’idéalisme :
    Voici le temps / Exorcisé / De nos raisons planétaires / Le temps / Articulé / D’une capitale / Terre.
    C’est donc là croyance humaine en ce qu’elle n’exclut d’autres croyances, sachant que la folie, le mal, la faiblesse sont les choses du monde et de cette terre les mieux partagées. Cette poésie nous parle à voix retenue et pas pour ne rien nous dire. Elle est belle, clairement à l’honneur de la pensée du temps présent et des temps à venir (3).
    Les illustrations de Valérie Constantin méritent d’être remarquées, car elles entrent de plain-pied, il me semble, dans le projet poétique. J’en parle tardivement, mais non par raccroc, car elles sont essentielles, répétant ad nauseam ces nuits de cartons de beaucoup de ceux que « la vague argentée » n’a pas retenus dans son mortel « repli ». Ces emballages compressés, liés en énormes ballots et que l’on voit transportés par camions entiers vers les usines de transformation, ce sont les mêmes dans lesquels, sous lesquels, à Tokyo et à Paris, à New-York et à Moscou… se protègent du froid de la nuit ces inconnus échoués dans l’ailleurs, chez nous, nos frères que nous méprisons en ne les voyant plus. Allons, que je cesse ma plainte !

    (2) Je me rappelle avoir entendu, il y a de cela quelques années, le romancier malgache Jean-Luc Raharimanana s’élever contre cette éternelle complainte mortifère et, au fond, satisfaite.
    (3) Autres publications d’Anick Roschi : Le voyage des ombres, Editions du Cygne, 2007. Pour Haïti(ouvrage collectif) Editions Desnel, 2010.

    Michel Host Le Scalp en feu V

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